En France, l’arrêt du remboursement de l’homéopathie a sonné comme un chant de la de victoire aux oreilles des scientifiques, celui du triomphe de l’evidence based practice sur le charlatanisme médical.

Dans la foulée de la décision, plusieurs facultés de médecine ont envisagé d’abroger purement et simplement les D(I)U consacrés à l’homéopathie. L’allopathie, médecine conventionnelle, est seule à mériter une place dans le monde académique pour une pratique médicale de qualité, scientifiquement démontrée.

Cependant, ni le déremboursement symbolique de l’homéopathie, ni repli des facultés de médecine sur l’allopathie ne répondent à la question essentielle de la cause d’un succès grandissant des pratiques obscurantistes depuis la fin du siècle dernier.

Une victoire très partielle.

Il serait, par conséquent, dangereux de considérer cette victoire de la science comme suffisante pour éjecter définitivement du monde des soins les pseudo-médecines, sans remettre en question les pratiques médicales de la médecine conventionnelle, non pas dans leur efficacité mais bien dans la manière dont elles sont actuellement dispensées.

Face à une autorité réaffirmée des blouses blanches et à un paternalisme qui se veut bienveillant mais sans concessions, nombreux sont les citoyens et patients à rechercher un autre écoute.

Non pas que le citoyen rejette la médecine conventionnelle mais elle ne lui suffit plus pour atteindre son objectif de qualité de vie.

Le traitement d’une partie du corps ne devrait pas être entrepris sans un traitement du corps en entier, et si le corps et l’esprit sont à traiter, commencez par l’esprit, disait Platon.

Le premier moteur de motivation du citoyen dans sa prise en charge médicale est bien son état d’esprit, que ce soit dans un volet préventif ou dans l’approche curative.

Si le « user friendliness »/« la convivialité » des pratiques, produits et applications pseudo-médicales jouent efficacement sur le mental de leurs bénéficiaires, ils représentent aussi un marché se chiffrant en centaine de millions d’euros impliquant un conflit d’intérêts manifeste.

Aussi, si une majorité de citoyens peut être convaincue des bienfaits des pseudo-médecines, il est impératif que le régulateur différencie le charlatan de la santé du simple marchand de bien-être qui peut prétendre à une place dans le monde de la santé

La frontière entre les deux n’est cependant pas toujours clairement établie, surtout lorsqu’il s’agit de pratiques comme l’homéopathie dont le message thérapeutique est particulièrement ambigu.

« La médecine traditionnelle est aussi holistique », Guy Vallencien sur Twitter

Une première raison de l’émergence des pensées magiques réside dans leur capacité à répondre à une attente psychologique du citoyen, qu’elle soit rationnelle ou non.

Malheureusement, ce volet reste trop souvent négligé par le médecin conventionnel qui, mu par une rationalité purement scientifique, sous-estime le besoin de confort et bien-être du citoyen, souvent perçu comme une absurdité, un caprice face à une réalité scientifique d’un soin médical nécessaire pour assurer la guérison.

Ce besoin de confort se matérialise de manière très différente d’une personne à l’autre et d’une pathologie à l’autre, allant du simple fait de disposer d’une ordonnance médicale pour des vitamines à des pratiques biens plus dangereuses, échappant totalement à la vigilance du soignant conventionnel.

L’évidence voudrait pourtant que dans la prise en charge globale, tout médecin soit à l’écoute des besoins psychologiques de son patient, ainsi qu’il se doit de comprendre son environnement immédiat et sa capacité à suivre ou non le traitement proposé.

Le meilleur des traitements ne sera jamais efficace s’il est psychologiquement, socialement, culturellement ou financièrement inaccessible tout simplement parce que le patient ne le suivra pas.

Aussi, si cette accessibilité doit se matérialiser au travers de quelques billes de sucre ou d’aiguilles, pourquoi pas ?

La formation du médecin devrait, quant à elle, inclure le comment approcher l’accessibilité psychologique, sociale, culturelle et financière du soin. La capacité du médecin à pouvoir faire abstraction de sa bulle purement scientifique pour mieux appréhender un besoin plus large lui ferait gagner en humanité et en empathie et permettrait de lutter plus efficacement contre les “fake medicine”.

Il est néanmoins aussi important de pointer d’autres facteurs sclérosant le médecin dans une approche purement scientifique, dont la réduction du temps de consultation et une certaine déshumanisation de la médecine liée à la glorification des processus d’excellence, chronophages pour le médecin et standardisant largement ses interventions.

Ces facteurs ne font qu’empirer la perception citoyenne d’une médecine ne répondant pas à des attentes qui incluent autre chose que la meilleure réponse scientifique à une situation pathologique donnée.

Si le médecin généraliste bénéficie encore d’une certaine liberté thérapeutique incluant la possibilité d’un dialogue plus ouvert, le médecin hospitalier voit sa liberté thérapeutique strictement limitée par des critères d’excellence scientifiques programmés, avant tout justifiés par un besoin de rentabilité accru.

Populisme scientifique et populisme écologique, un même combat?

Combattre efficacement la désinformation des pseudo-médecines passe donc par l’acceptation préalable du monde médical de la reconnaissance d’un besoin non assouvi de la population, un besoin humain de recherche de confort, d’un bien-être et d’une qualité de vie qui ne s’alignent pas nécessairement avec la réalité scientifique.

Rappelons que face à un problème de santé, y compris dans l’aspect préventif, toute personne prend en considération trois critères essentiels: La qualité médicale; l’accessibilité financière et son bien-être, ce dernier élément étant purement subjectif, voir même parfois irrationel.

Plaider pour une exclusivité de l’Evidence Based peut ainsi s’avérer particulièrement contreproductif dès lors qu’une telle approche ne tolère pas la subjectivité.

Une plaidoirie radicale en défaveur des pseudo-medecines ouvre la porte à un populisme scientifique bien plus dangereux que le fait de tolérer certaines pratiques, produits ou applications santé se voulant être un complément utile sinon nécessaire à certains citoyens.

En jouant la carte radicale de l’absolutisme scientifique, le système crée, en réalité, un terreau fertile à l’obscurantisme qui se permet de surfer sur l’arrogance du monde scientifique, prétendu détenteur de l’hégémonie du savoir.

Pour les mouvements obscurantistes, l’essentiel n’est pas la démonstration scientifique mais bien l’ultime conviction sociale qu’une pratique médicale fonctionne ou ne fonctionne pas.

Les réseaux sociaux peuvent ainsi devenir de véritables plaies pour les vérités scientifiques, en dénonçant une science trop orgueilleuse pour comprendre des besoins et des réalités ne répondant pas à sa rationalité.

L’affirmation que la science est seule mère de savoir est d’autant plus effrayante pour le citoyen dans un monde aux progrès évoluant de manière exponentielle et où aléa et psyché n’auront bientôt plus leur place.

Il n’est donc pas étonnant que, dans ces circonstances, les positions se radicalisent.

En médecine, l’absolutisme scientifique se traduirait par l’interdiction de toute pratique dont l’effet physiologique ne serait pas préalablement scientifiquement démontré.

Au placard donc, l’acupuncture, la sophrologie, l’aromathérapie, l’homéopathie, le reiki, l’ostéopathie, la chiropractie, la phytothérapie, les compléments alimentaires, et autres poudres et pratiques de perlimpinpin ainsi que les nombreuses applications santé qui n’ont guère d’autre plus-value que de jouer sur le mental de leurs bénéficiaires, sans que leur efficacité scientifique n’ait été prouvée.

Parmi les médecins, beaucoup le sont par le titre, bien peu par le fait (Hippocrate).

Sans démentir les bienfaits de la science dont il déclarait qu’elle conduit au savoir alors que l’opinion conduit à l’ignorance, Hyppocrate estimait cependant comme primordiale la capacité du médecin à emporter la conviction de son patient à s’impliquer activement dans sa propre guérison, avant même de lui prescrire un quelconque traitement. L’auteur du serment, scientifique convaincu, n’hésitait pas à faire précéder la psyché du patient au traitement scientifique suggéré.

Dans cette perspective, le praticien (le médecin homéopathe, par exemple) qui consacrerait un traitement complementaire, non evidence based, mais dans lequel son patient a foi, ne mérite certainement pas d’être qualifié d’obscurantiste ou d’hérétique de la médecine.

A l’inverse, le marchand de bien-être qui reconnait que sa pratique n’a d’autre effet que celui d’offrir un confort et qui réfère son client à la médecine conventionnelle pour ses soins, ne devrait pas être interdit de pratique au nom de l’absolutisme scientifique.

La réponse socialement acceptable réside plutôt dans l’équilibre hyppocratien entre science et croyance, départagées par l’éthique d’un discours qui ne ment ni sur la portée de la notion de soigner, ni sur la juste valorisation de l’acte posé.

La réalité du marché de la santé.

Pour terminer, on ne peut faire l’impasse sur le marché de la santé brassant des milliers d’emplois et plusieurs centaine de millions d’euros de chiffre d’affaires par an, allopathie et autres pratiques confondues.

Interdire les pratiques, produits et applications ne relevant pas du domaine scientifique, pour autant que ceux-ci ne soient ni mensongers sur leur capacité à soigner, ni dangereux pour la vie du citoyen, relèverait d’une irresponsabilité sociétale.

Certes, il faut regretter les dérives et condamner, au nom de l’abus de faiblesse, de la non assistance à personne en danger sinon de l’assassinat, les charlatans et les influenceurs qui n’hésitent pas à jouer sur la crédulité des plus faibles allant jusqu’à mettre leur vie en danger.

De même, il ne pourrait être question, comme l’ont laissé entendre les laboratoire Boiron, que le Ministère de la Santé subventionne une économie ne relavant pas de l’Evidence Based Practice.

Par contre, il serait tout aussi hypocrite de nier l’importance du marché de la santé, en marge de la médecine scientifique, ainsi que ses enjeux socio-économiques sous-jacents.

Si les pratiques, produits et applications pseudo-médicales méritent incontestablement d’être mieux encadrés, en commençant par un rappel que ceux-ci n’ont pas vocation thérapeutique, ils font partie intégrante d’une économie florissante qui repose sur un libre choix du citoyen, un choix qui le rassure quand bien même irrationnel.

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